Ludwig s'enfonçait à pas décidés sur le chemin couvert de neige du sous-bois. Quelque chose en lui grondait. Le soir tombait. Il serait bien rentré mais où ? Il était vêtu de velours noir. Sombre mais avec quelque chose de digne. Il portait un sac rouge passion en bandoulière sur le dos.
Sur sa route enneigée, des traces de zigzags récentes, inquiétantes, lui avaient donné des frissons. Il était encerclé d'arbres nus. Noirs. Morts ?
Pourtant la bise fraîche de l'hiver remplissait son cœur d'une force vivifiante qu'il ne se connaissait plus. Il marchait seul. Depuis longtemps. Depuis tellement longtemps ! Sans plus rien regarder vraiment. Totalement indifférent à l'agitation du monde.
Ludwig allait sur ses cinquante ans. L'âge très probable des arbres sombres, nus qui l'encerclaient. Il venait de passer 35 ans en prison pour le vol de quelques croissants et pour un trou noir. Un moment de folie lui avait-on dit. Pour un crime qu'il n'avait pas commis. Qu'on lui avait raconté. Dont il n'avait gardé aucun souvenir.
L'éclat de la lumière sur la crête des neiges, le rouge vivace des dernières feuilles d'automne, un souffle rare ramenaient à sa mémoire le souvenir du seul être qui eût jamais compté dans sa vie. Sa Petite Lilie. Quinze ans comme lui, le jour où ils avaient décidé de se marier. Et comme ils n'avaient rien à s'offrir. Pas de cadeaux. Pas d'amis. Pas d'argent. Pas d'habits. D'instinct, magnifiques, inspirés, la fleur au fusil, ils avaient fait irruption dans la boulangerie du village en pleine Epiphanie. Il en riait encore dans sa barbe. Leur culot....!. Dans l'élan, ils s'étaient emparés de quelques croissants encore tout chauds. Les plus beaux. Du magnifique gâteau des rois qui les attendait dans la vitrine. Des deux couronnes dorées, en papier, placées tout à côté, pour la Reine et pour son Roi. Pour eux....! C'était évident....! De deux sachets de dragées.... pour la route. Pour la chance. Pour célébrer la vie....!
Ils filèrent sans demander leur reste. Lilie riait. Riait. De la voir rire comme une enfant perdue il en pleurait de joie. Course folle vers le Bonheur. Il le sentait bien. Lilie Passion était pour lui à ce moment-là dans sa vie, la Source et le Soleil. L'espoir du Paradis.
Pourquoi fallait-il qu'un camion fou, celui du charbonnier, débouchât à toute vitesse du coin de la rue ? Fonçât sur eux en zigzaguant et lui volât pour toujours et le Printemps et le grand amour de sa vie.
Ces zigzags aujourd'hui sur cette neige blanche. Comme ils étaient étranges. Comme un rappel violent ! Et pourtant ils ne lui faisaient même plus mal.
Non, ni en prison, ni lors du procès qui suivit l'accident, Ludwig n'avait rien dit. Il ne parla d'ailleurs plus jamais à personne depuis. Rien pu dire. On lui expliqua qu'il s'était, du haut de ses quinze ans jeté, fou de rage, à la gorge du chauffeur ivre mort pour l'étrangler. Qu'il y était parvenu. Qu'il avait fallu l'interner. La Cour lui avait expliqué que le chauffeur était ivre d'accord mais qu'étrangler quelqu'un tout de même cela ne se faisait pas. Et puis il y avait quand même contre lui l'histoire des croissants et des dragées. Il n'avait rien répondu.
Que pouvait-il bien dire qui aurait pu faire revenir à la vie la jeune étoile qu'il aimait ? Non ! Il n'avait plus jamais rien dit depuis. A personne.

Aujourd'hui, avec cette fraîcheur dans l'air du soir, l'éclat de la lumière, cette neige abondante autour de lui, qui semblait ne pas vouloir fondre, ces grands zigzags de camion, comme un rappel tragique sur son chemin, lui semblaient presque beaux. Un frisson le parcourut de bas en haut. La force nouvelle qu'il sentait monter faisait naître en lui comme une certitude. Elle était là. Cette neige éclatante, cette lumière.... ! Ces frissons....! C'était elle...! Sa Lilie...! Là...! Pour lui....! En pleine vie....! Elle était revenue...! Oui....! Oui...! Oui...! Oui....! Ce beau rire passion venu des feuilles rouges...! C'était bien le sien...! Il le reconnaissait....! Il eut comme un sourire très doux qu'il glissa près de son cœur....! Bien au chaud....! Murmures de colombes...! Caresses.... oh.... si douces... de gorges d'alouettes blotties au fond de leur nid....! Il en pleurait....! Etait-ce possible ? Il remonta bien haut le col de son manteau, respira bien fort...! Deux fois....! Et ....tout en pressant le pas, il s'enfonça dans la nuit, droit devant, la tête haut perchée vers les premières étoiles.

Pierre