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Au
fond du regard
Pour la serveuse
du cabaret, du théâtre, l'amusement qui se reflète
dans le miroir derrière elle n'est que leurre et tristesse.
Cette vie, à laquelle elle ne participe pas, mais qu'elle
sent exister derrière elle, augmente une mélancolie
bien compréhensible. Elle n'est là que pour servir,
pas pour participer. Les bouteilles de champagne et les liqueurs,
la coupe de fruits sont là pour les autres.
Sa belle robe au décolleté généreux
n'est qu'un décor pour plaire à la clientèle
et surtout aux messieurs qu'elle doit servir jusque tard dans
la nuit.
Une fois quittés les lieux de plaisir et de frou-frou,
elle laissera sa belle robe dans son vestiaire. Elle va lui servir
le jour suivant, c'est un accessoire de travail. Elle met sa
robe simple et grise en lin élimé et son petit
manteau - plus tout neuf non plus -, pour rentrer chez elle où
toute une autre vie l'attend. Ella a encore dans les oreilles
ces rires niais, cette débauche stupide, les hommes qui
croient s'amuser en pinçant les fesses des femmes légères.
Elle a honte de ces regards que les hommes lui jettent, qui se
croient tout permis parce qu'elle est une serveuse. Mais elle
ne se laisse pas entraîner par eux. Ils ont essayé,
bien sûr. Ils lui ont offert de l'argent, des gros billets
quelquefois. Non pas ça ! Elle a toujours su dire NON.
Enfin, c'est fini, cette journée. Le trottoir est presque
désert. Elle hâte ses pas pour rentrer. Il y a quand
même du chemin à faire, monter toutes les marches,
les escaliers jusqu'au Sacré Cur qu'elle va longer
pour arriver devant la petite église Saint-Pierre, si
petite et si touchante à côté de ce Sacré
Cur sans âme.
A côté de cette église, elle loue un deux
pièces au rez-de-chaussée. Il y a même un
petit jardin où elle cultive quelques tomates et pommes-de-terre.
Son homme, oui, elle l'aime. Il n'est pas là, il travaille
la nuit, lui aussi. Veilleur de nuit dans une belle propriété
dans le quartier des Champs Elysées. Lui aussi voit du
beau monde, mais, tout comme elle, de loin, de l'extérieur.
A travers des fenêtres hautes, illuminées par des
candélabres, il les entend plus qu'il ne les voit, danser,
chanter et s'enivrer au champagne.
Enfin, elle est chez lui. Dans la deuxième pièce,
la petite dort. Elle a cinq ans. Le concierge de l'immeuble en
face s'occupe d'elle quand tous les deux sont partis pour le
travail. Ce n'est pas facile pour cette petite de voir si peu
ses parents qui sont bien trop fatigués quand ils rentrent
pour s'occuper d'elle et d'eux aussi, après tout.
La plus belle journée, c'est le lundi. Tout ce beau monde
qui fait la fête pendant la semaine doit se reposer aussi.
Et le lundi on dort dans ses draps de soie. C'est leur journée.
Ils sont libres de se promener.
Le matin ils dorment tout leur soûl. Et après, après,
on va se promener sur les boulevards. On la gâte. Elle
court. Elle tourne autour d'eux en riant, comme pour les garder
tout pour elle. Ce sont les bonbons, les distractions, les amusements
! On boit des bocks et de la limonade dans un café sur
les boulevards.
Et déjà c'est le soir. La tristesse les envahit.
Tout est à recommencer, la semaine, et puis un autre lundi
et ainsi de suite.
- Jean, dis, dit-elle. C'est ça notre vie ?
Jusqu'à la fin ?
- Oui, peut-être, ma petite Rose ! Mais vois-tu, il
y a la petite, notre Hélène. Elle grandira. Et
le monde est en train de changer. Elle va faire autre chose que
servir les riches, les bourgeois. Nous allons lui faire faire
une éducation. Peut-être va-t-elle nous servir un
petit peu quand nous serons âgés. Mais elle ne va
pas servir les maîtres. Elle sera maître elle-même,
maitresse d'école, peut-être.
Lore |