Mathilde

 

Aux premiers bruits, Mathilde s'était levée. Sur la table en bois vernissée, reposaient encore les tasses en porcelaine. Le café attendrait. Elle se dirigea vers la fenêtre du balcon, celle d'où lui parvenaient d'étranges grondements.

Son mari, plongé dans la lecture de la gazette du matin, restait silencieux. Confortablement installé dans son fauteuil, il avait la tête des mauvais jours. Grave, narines et lèvres pincées. Edmond s'en doutait, Edmond savait. En même temps que s'amplifiait la rumeur, il lisait dans le Figaro l'information qu'il redoutait ...
Brutalement, il ordonna à sa femme de garder la fenêtre fermée. Les mains de l'épouse s'agrippèrent un instant aux rideaux de dentelle. Mathilde, fébrile soudain, se sentit défaillir. Tout son corps frissonnait ...

Derrière les tentures bleues, elle vit la vague des ouvriers défiler. Une foule d'hommes, de femmes mais aussi d'enfants accrochés aux bras de leur mère. Dans cette marée humaine, elle distinguait des banderoles aux lettres rouge sang mais elle avait peine à distinguer les inscriptions. À lui, son mari, elle n'osait demander des explications sur la cause de ce tumulte.
Mais pourquoi ne s'était-il pas rendu aujourd'hui à son bureau ? Pourquoi avait-il tenu à rester dans l'appartement auprès d'elle ? Dans la rue, juste en dessous de leur fenêtre, les cris maintenant redoublaient : " Non à la fermeture de Beaulieu Frères !...." Mathilde comprenait. Elle aurait pu fermer rideaux, tentures sur ce salon cossu, distraire son mari de quelque façon mais depuis longtemps, elle ne supportait plus le monde de mensonges et de trahisons dans lequel ils vivaient.
Mathilde, oui, comprenait ces ouvriers. N'avait elle pas, dans son enfance, écouté les récits de son grand-père mineur ? Il lui avait dit leurs souffrances, leurs difficultés de vie, leurs luttes.
Aujourd'hui, l'épouse d'Edmond se souvenait et, à travers cette foule, c'étaient des milliers de grands-pères qu'elle voyait défiler. D'un coup sec, elle déchira plus qu'elle ne déboutonna le haut de sa robe. Elle étouffait.

Que n'aurait-elle donné pour rejoindre ces femmes qui criaient leur colère, leur volonté d'un monde meilleur, leur désir de vivre autrement. Elle aussi, dans son intérieur cossu suffoquait. Quelle vie lui avait-il apportée, ce directeur d'entreprise qui, un jour, lui avait demandé sa main ? Elle avait atteint la cinquantaine et s'étiolait dans cet appartement qui suintait l'ennui. Mathilde voulait vivre. Dans ses veines, courait encore une énergie joyeuse, elle le sentait ...
Sans un regard pour son mari, elle dévala les trois étages de leur demeure, fit glisser sur ses épaules ses longs cheveux retenus par un peigne et alla se noyer dans la vague des ouvriers.

*

À sa fenêtre, Clotilde reconnut soudain la silhouette de son amie mais emportée dans le mouvement, madame Beaulieu avait très vite disparu.

Josette P.