C'est lui, Pierre, à présent adossé à la rambarde de la terrasse du restaurant L'Orée du bois dans la lumière et la verdure printanière, c'est lui, si puissamment musclé par son body building journalier qu'au travers la toile fine de sa chemise on voit saillir ses pectoraux et ses biceps, c'est lui, le responsable du CE dans l'entreprise Jo and co qui a organisé cette fête et il en est fier : cet instant où il tient tout son monde sous son regard, il le savoure.
Calme, ses mains épaisses agrippées au bois du garde-fou, il s'est mis debout pour mieux voir : Julie, là-bas près des feuillages sourit, attentive aux compliments que lui glisse mine de rien ce joli-cœur sans étoffe, ce grand dadais d'Alfred, flanqué de l'inévitable Simon, boutonneux et malingre, dont la voix haut placée l'horripile d'autant plus qu'il a l'impression qu'il en pince pour celle sur laquelle il a jeté son dévolu : c'est trop fort quand même ! Mais la Julie a ses têtes et de la personnalité sous ses dehors timides, que faire ?
Le repas est sur le point de se terminer, on en est aux digestifs, aux liqueurs, chacun prend ses aises. Lentement, Pierre prend plaisir à parcourir du regard les hommes et les femmes qui se sont égaillés vers le fleuve, ou rapprochés formant des couples, des trios en fin de repas, certains loin des tables, d'autres encore devant leur coupe, en savourant les dernières gouttes. Quant à lui, il aime par-dessus tout ces instants où les autres se dévoilent, quittent leurs cravates et leurs airs convenus du bureau pour se lâcher en toute franchise, il a l'impression de les sentir, de les tenir ….
Il y a quand même cet animal d'Henri au visage poupin, au regard ironique et gouailleur, seul, assis à sa table, à deux pas, qui le fixe avec insistance : que peut-il mijoter ce jeune loup ? Pierre s'en méfie : veut-il aux élections prochaines prendre sa place ? Alors Pierre, mine de rien, lui sourit, se penche par-dessus l'épaule de Josiane, sa voisine de table, lui glisse une confidence, la fait rire, juste ce qu'il faut pour faire enrager l'autre, cet ambitieux, ce rival, qui sait ! Puis lentement, tournant son cou de taureau vers le fond de l'arène, là où les arbres sont nimbés de lumière, Pierre recense mentalement tous ses potes, tous les votes.

A nouveau le rire aigu de Julie comme une écharde met à terre ses calculs : " Mais que peut-elle chuchoter à l'oreille d'Henri, qui le rende cramoisi ? " les muscles de Pierre se contractent, ses lèvres se crispent, son regard se brouille tandis qu'il se demande s'il pourra vraiment l'emporter sur tous les fronts …

Madeleine