Reflets

Elle s'était assise sous les grands aulnes, au plus près de la rivière.
Elle avait enlevé son chapeau, tant l'ombre des arbres était fournie. Elle l'avait déposé près d'elle. Son cœur battait à tout rompre. Elle revenait après tant d'années. La barque dansait doucement à ses pieds. Etait-ce la même barque qu'ils avaient empruntée si souvent ? La peinture, certes, s'était écaillée, mais elle retrouvait le même bleu qu'autrefois. Il lui avait fait la cour, en l'emmenant faire de longues promenades en barque. A la sortie du village, les frondaisons des grands arbres de chaque rive se rejoignaient. Alors, ils étaient seuls au monde. Ils allaient jusqu'aux îlots de sable blond et d'herbes folles, et s'y perdaient. Non, elle ne pourrait pas remonter sur cette barque, même si le maniement des rames n'avait aucun secret pour elle. Elle se contentait de rester assise, bien droite, le regard perdu dans les reflets de l'eau. Elle ne voulait pas céder au vertige. Elle ne bougeait pas, elle tenait la pose, comme s'il était toujours là pour la peindre. Il lui demandait, alors, de dénouer ses cheveux. En enlevant son chapeau, elle s'était surprise à vouloir retirer une épingle de son chignon, mais son geste s'était arrêté. Depuis peu, elle avait troqué le noir et le gris de ses vêtements pour des couleurs plus douces, plus lumineuses. Il aimait les bleus et les blancs, qu'il déclinait dans ses tableaux.
Les aulnes cachaient en partie le village mais elle pouvait voir la maison où ils avaient vécu, la tête en bas, se noyer dans l'eau. Elle sentit monter ses larmes qu'elle se dépêcha de refouler et esquissa un sourire. Ils habitaient au premier étage ; lui, avait son atelier, et, elle, quand elle ne posait pas pour lui, cousait et griffonnait quelques modèles. La maison, leur refuge, qu'elle avait cru solide et protectrice, était devenue mirage, si fragile dans les miroitements de l'eau. Il aimait essayer de saisir les jeux de lumière, les reflets de l'eau aux différentes heures du jour. Il n'était jamais satisfait. Chaque jour le ramenait à la barque ou aux rives de la rivière. De grands éclats de rire brisèrent tout à coup le silence et le cours de ses pensées. Chambre d'échos. Un homme et une femme, de l'autre côté de la rive exposée au soleil, parlaient et riaient. Elle ne les avait pas vus arriver, ni descendre de la barque près de laquelle maintenant ils étaient assis. Une autre histoire commençait. La sienne était terminée.
Elle reprendrait le train le soir même pour regagner Paris.

Josette C.