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MATHILDE avait
arraché de haute lutte l'autorisation d'assister au bal
du Moulin de la Galette. Avec ses 8 ans, elle aurait dû
être à la maison avec ses frères et surs.
Mais c'était son anniversaire et elle était bien
là, assise auprès de sa mère sur un banc,
entourée des adultes qui tournoyaient autour d'elles,
dans une atmosphère de fête.
Toute la semaine, elle avait rêvé de cette soirée
et attendu avec impatience. Ne voyait-elle pas toutes les fins
de semaine sa mère se parer à cette occasion, laissant
derrière elle un nuage de poudre-de-riz, éveillant
en elle le mystère du parfum et de la féminité
?
Mathilde avait soigneusement
choisi son vêtement après beaucoup d'hésitations.
Mettrait-elle sa robe d'organdi avec ses volants rouges dans
le dos qui la faisait ressembler à un ange ? Ou bien sa
jupe écossaise plissée qu'elle portait avec un
corsage de mousseline blanche ? Finalement, elle avait opté
pour une robe de velours de coton bleue qui faisait ressortir
l'azur de ses yeux et donnaient de la clarté à
son teint de blonde. Habituellement tressés en nattes
sages relevées sur la tête, ses cheveux, aujourd'hui,
bouffaient sur ses épaules et sa mère y avait attaché
un ruban, du même bleu que la robe.
Arrivée dans ce vaste dancing où des couples virevoltaient
en plein air au son de l'orchestre, elle se sentit vite enivrée
par la foule et le bruit.
A droite, sur le banc voisin, deux jeunes femmes vêtues
de robes brillantes, rayées de bleu et rose, bavardaient
en camarades avec des hommes portant des canotiers et fumant,
nonchalamment, la pipe.
Sa mère poussa Mathilde sur la piste pour lui faire découvrir
les danses à la mode, la valse et la scottish.
Elle réclama un sirop d'orgeat pour étancher sa
soif. La lumière de cette fin d'après-midi de juin
courait dans les feuilles des arbres comme des feux follets et
marbrait le sol de tâches itinérantes. Les suivant
des yeux, elle se demanda quel serait son avenir.
Serait-elle comme cette rousse à la croupe rebondie tendrement
enlacée par son partenaire qui l'entraînait dans
une danse endiablée ? Ou comme cette brunette en pleurs,
avachie sur un banc, la tête dans ses mains, tournant le
dos à un mari frivole qui tente de la consoler ?
Comme sa mère, elle coudrait des chapeaux pour toutes
ces élégantes. Tandis que son esprit s'envolait
en imaginant les voilettes et les turbans sertis de motifs floraux,
elle sentit la musique envahir son corps et glissa dans le sommeil.
Christiane
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